Appelés à vivre dans l’Esprit Saint

Par +Olivier de Berranger • 16 juil, 2008 • Catégorie: Catéchèses

Appelés à vivre dans l’Esprit Saint
« Puisque l’Esprit nous fait vivre, laissons-nous conduire par l’Esprit » (Ga 5,25)

I

En préparant cette catéchèse, j’ai devant les yeux le célèbre tableau d’Eugène Burnand, que l’on peut admirer au Musée d’Orsay, représentant la course éperdue de « Simon-Pierre et l’autre disciple » en direction du tombeau de Jésus. Marie de Magdala, selon l’évangéliste St Jean, vient de leur annoncer qu’elle l’a trouvé vide dès avant l’aube en ce « premier jour de la semaine » : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, leur a-t-elle dit, et nous ne savons pas où on l’a mis » (Jn 20,2). La peinture montre bien la tension qui s’est emparée des deux disciples à cette nouvelle. Pierre semble déjà scruter du regard l’espace vide et, de l’index gauche, chercher que faire pour dénouer, si possible, la situation. Par sa manière de joindre les mains et de garder les yeux mi-clos, « l’autre disciple », lui, paraît comme deviner obscurément le mystère.

Vous connaissez la suite : « Ils couraient tous les deux ensemble. L’autre disciple, plus rapide que Pierre, le distança et arriva le premier au tombeau. Se penchant alors, il voit les bandelettes à terre ; cependant il n’entra pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau et il voit les bandelettes à terre, ainsi que le suaire qui recouvrait sa tête ; ce dernier n’était pas avec les bandelettes, mais roulé dans un endroit à part. Alors entra à son tour l’autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. En effet ils n’avaient pas encore compris que, d’après l’Ecriture, il devait ressusciter des morts » (Jn 20,4-9).

Cette scène, sobre mais pleine d’émotion, est marquée par un descriptif très matériel, comme il en reste dans la mémoire lorsque chacun évoque un événement, à première vue anodin, mais qui a laissé ses traces. Reconnaissons-y pourtant, tout au moins à une première analyse, comme une grande absence, l’absence de l’Esprit. Il n’est pas nommé, on ne peut immédiatement le sentir à l’action. Pourtant, deux indices nous mettent sur sa piste. D’une part, cette mention de « l’Ecriture », qui fait appel à une connaissance antérieure des deux disciples, à leur longue imprégnation des prophéties et des psaumes. Mais celle-ci, jusqu’ici, ne leur a pas révélé son secret : « ils n’avaient pas encore compris… »

D’autre part, il y a cet étonnant « il vit et il crut » de « l’autre disciple »… Pierre reste sans réaction apparente. Qu’a donc vu « l’autre disciple » de plus que son aîné ? Rien : les bandelettes, à terre, et le suaire roulé à part. Et pourtant, « il crut » ! Qu’est-ce qui s’est passé en lui à cet instant ? Il est permis de penser que c’est exactement ce que St Paul dit, dans se première lettre aux Corinthiens, à propos de tout acte de foi fait par quelqu’un dans le Christ ressuscité, vivant pour toujours : « Nul ne peut dire ‘Jésus est Seigneur’ que sous l’action de l’Esprit. » (1Co 12,3).

Et quand nous relisons d’autres passages de l’évangile selon St Jean, cette action intérieure de l’Esprit dans le cœur des disciples après la passion, la mort et la résurrection de Jésus, se confirme. Dès le second chapitre, pensez à cet épisode troublant qui nous montre Jésus, au commencement de son ministère, muni d’un fouet de cordes, qui chasse les marchands du temple de Jérusalem avec leurs brebis, leurs pigeons et la monnaie des changeurs ! La discussion qui suit entre les Juifs et lui va buter sur un malentendu, y compris pour ses disciples témoins de l’événement : « Quel signe nous montres-tu pour agir ainsi ? » demandent les gardiens du temple. Jésus leur répond : « Détruisez ce sanctuaire ; en trois jours je le relèverai. » « Quoi ! Il a fallu 46 ans pour bâtir ce sanctuaire et toi, en 3 jours tu le relèverais ? » Ce malentendu se poursuivra longtemps puisque, au cours du procès final fait à Jésus, de faux témoins viendront raconter l’histoire afin de donner un prétexte à sa condamnation à mort…Mais, en rapportant le récit des vendeurs chassés du temple, Jean ajoute : « Cependant lui parlait du temple de son corps. Aussi, quand Jésus ressuscita d’entre les morts, ses disciples, se rappelant qu’il avait tenu ce propos, crurent-ils à l’Ecriture et à la parole qu’il avait dite » (Jn 2,18-22).

Vous le voyez, du commencement à la fin de son évangile, Jean cherche à faire saisir l’action de l’Esprit Saint. C’est lui, le maître intérieur, qui donne aux disciples de se souvenir de ce qui s’est passé, des paroles dites par Jésus. C’est lui qui, en leur permettant de relier ces faits et ces dires à « l’Ecriture », à l’ensemble des prophètes, des psaumes et même de tout « l’Ancien Testament », ouvre enfin leur cœur à l’intelligence de la foi dans le Christ.

Avant de poursuivre notre recherche, je vous interroge à mon tour : Et pour vous, qui est l’Esprit Saint ? Devinez-vous son action intérieure en vous ? Vous permet-il de relire des événements ? Vous est-il arrivé d’y voir plus clair, sous son influence, à propos de la foi en Jésus et du sens de l’Ecriture ? Etes-vous, comme Simon-Pierre, tendus vers l’avant, prêts à tenter de trouver des solutions, mais comme empêchés de voir au-delà des apparences dans le tombeau vide ? Ou, parfois, par petites touches, vous sentez-vous plus proches de Jean, qui, tendu lui aussi de tout son être vers l’avant, entre à son tour, puis « voit et croit » ? Il voit des signes fragiles, mais il laisse l’Esprit faire remonter en lui une mémoire profonde. Vous est-il arrivé, comme Jean, de « comprendre » enfin telle parole, tel récit d’évangile, si souvent entendus ou « vus » auparavant, mais comme distraitement, en restant à la superficie des choses, de sorte que leur sens restait jusqu’alors caché ?

II

Je viens de suggérer un rapprochement entre l’action de l’Esprit dans le cœur du « disciple que Jésus aimait » et celle qu’il poursuit en nous, autrement sans doute puisque nous ne sommes pas des témoins de la première heure, mais c’est cela qui fait question. Qu’est-ce qui nous dit que c’est bien le même Esprit qui a agi dans l’intelligence des disciples et des premiers chrétiens, et en nous aujourd’hui ? Nous allons creuser cette question. A vrai dire, l’évangile de St Jean n’en reste pas au plan expérimental, son livre n’est pas qu’un récit de souvenirs, même relus avec la lumière de l’Esprit Saint. Il comporte un enseignement, je dirais objectif et valable pour toutes les époques qui ont suivi sa rédaction. Prenons par exemple ce qu’on appelle le « discours après la Cène », qui prend toute la place du chapitre 14 au chapitre 17. C’est une véritable catéchèse ! Jésus y parle certes sur le ton de la confidence amicale, il livre le plus intime de lui-même aux apôtres, juste avant l’agonie du jardin des oliviers et le récit de son procès, puis de sa mort. Mais ce qu’il dit là, cette fois en clair, de l’action de l’Esprit Saint et de la relation qui l’unit à lui, avec le Père, s’adresse aussi à nous. Ecoutons.

« Je vous ai dit ces choses
alors que je demeurais avec vous.
Mais le Paraclet, l’Esprit Saint,
que le Père enverra en mon nom,
vous enseignera tout
et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14,25-26)

« Quand viendra le Paraclet,
que je vous enverrai d’auprès du Père,
l’Esprit de vérité, qui procède du Père,
il me rendra témoignage.
Et vous aussi, vous témoignerez,
parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15,26-27)

« Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira vers la vérité tout entière ;
car il ne parlera pas de lui-même ;
mais tout ce qu’il entendra, il le dira,
et il vous annoncera les choses à venir.
Il me glorifiera,
car c’est de mon bien qu’il prendra
pour vous en faire part. » (Jn 16,12-14)

Prenons ces trois passages du discours l’un après l’autre pour y déceler l’action de l’Esprit. Plus tard, nous reviendrons sur sa Personne. Dans le premier passage, Jésus nomme l’Esprit Saint d’un nom particulier, qu’il reprend dans le second. Il l’appelle « le Paraclet », nom dont la signification est très riche, puisqu’il comporte l’idée de défendre, de consoler, de fortifier, de donner audace et courage ! Il est facile de comprendre que Jésus promette un « consolateur » en ce moment où il fait ses adieux à ses proches. Il ne cesse de leur dire : « Ne soyez pas tristes ni bouleversés : il vous est bon que je parte, ainsi vous recevrez le Paraclet, le Consolateur ». Et n’est-ce pas en effet un signe de l’Esprit quand, au milieu des inquiétudes ou des troubles, nous ressentons la joie d’une présence intérieure qui nous rassure et nos encourage ?

Défenseur : en quel sens ? Dans ce premier passage, il faut relier le travail de « l’avocat » à celui d’un enseignant, qui a pour mission de rappeler exactement les paroles de Jésus : « Il vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Cela s’est réalisé pour les martyrs de tous les temps, ceux qui ont été persécutés, ou le sont encore, à cause de Jésus. Il le dit dans les synoptiques : « Et quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous aurez à dire, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint » (Mc 13,11). Jésus, dans ce passage du discours après la Cène, élargit la perspective et dépasse la question du martyre. Il promet : « le Paraclet vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Cela ne signifie pas qu’il n’y aura aucun effort à fournir pour restituer cette mémoire, connaître de près ce que Jésus a dit. Mais cela signifie que c’est l’Esprit qui le fera comprendre, qui le mettra en pleine lumière. Il ne dira pas autre chose que Jésus, il fera entrer dans l’intelligence, par la foi, de ce que les auditeurs de ses paroles auront recueilli. Il faut même aller plus loin et dire, comme l’Eglise l’a fait au Concile Vatican II, que c’est le même Esprit qui a inspiré les rédacteurs des évangiles, sans supprimer leur travail, et qui ne cesse d’éclairer les croyants sur leur sens, sans là non plus leur en épargner l’étude (Constitution sur la Parole de Dieu, n°12).

Prenons le second passage. Ici, l’accent porte sur le témoignage. « L’Esprit de vérité me rendra témoignage, et vous aussi vous témoignerez. » C’est un peu comme si le procès de Jésus devait se poursuivre jusqu’à la fin des temps, mais dans les siens. Un procès qui n’a jamais cessé en effet, sous toutes les latitudes, parce que Jésus dérange. La vérité dont il parle devant Pilate en disant : « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37), cette vérité gêne. Elle est trop forte, trop vraie ! Alors, on ne cesse de la bâillonner, on ne veut pas l’entendre. Or, vous voyez, Jésus promet « l’Esprit de vérité », son Esprit. C’est lui-même qui, par son Esprit, ne cessera de témoigner en ses disciples. Souvent, nous parlons de témoignage dans l’Eglise. Mais il arrive que ce soit pour parler de soi. Or, le témoignage que donne l’Esprit en nous, c’est le témoignage de Jésus, que c’est bien lui le Juste, le Saint, que le chemin qu’il a tracé est le chemin juste et saint pour les hommes et les femmes de toute époque et de toute culture. Mais vous me direz, il y a le dernier membre de phrase : « (et vous aussi vous témoignerez) parce que vous êtes avec moi dès le commencement. » Est-ce que cela ne s’applique alors qu’aux témoins oculaires, du temps de Jésus ? Non, et le troisième passage va nous aider à voir pourquoi.

Dans ce troisième passage en effet, Jésus promet à ses disciples « l’Esprit de vérité qui vous conduira vers la vérité tout entière. » Cette promesse-là ouvre sur un avenir. Elle ne s’arrête pas à l’horizon de la première génération. D’ailleurs, Jésus le dira encore plus clairement lorsqu’il s’adressera au Père dans sa dernière prière, à la fin de ce long discours : « Je ne prie pas seulement pour eux (les premiers disciples), mais pour ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, croiront en moi. » (Jn 17,20). A la lumière de cette prière, nous comprenons que nous aussi, comme toutes les autres générations de chrétiens, avant (et après !) nous, nous pouvons nous ranger du côté des disciples qui ont été avec lui « depuis le commencement », dans la mesure où justement nous nous laissons instruire par l’Esprit de vérité pour croire en leur parole, croire en Jésus, le Christ, Chemin, Vérité et Vie. Croire, c’est marcher, croire c’est témoigner, croire c’est vivre. Croire, c’est se laisser guider par l’Esprit Saint vers cet avenir du monde dans le Christ, ce bien inépuisable dont l’Esprit, le recevant de Jésus, nous fait part.

Comme nous l’avons fait pour la première partie, arrêtons-nous quelques instants, avec des questions pour votre vie. Elles peuvent se résumer en trois mots : courage, vérité, souplesse…sous la conduite de l’Esprit Saint. Avez-vous éprouvé ce réconfort de l’Esprit Saint quand il vous arrive de souffrir pour votre foi ? Aimez-vous, par-dessus tout, la vérité qui est dans le Christ, êtes-vous prêts à témoigner pour elle, pour lui ? Il ne s’agit pas de vous mettre en procès mais de vous inviter à l’ouverture et la disponibilité pour laisser l’Esprit agir en vous « avec force et douceur ». Et n’oubliez pas que « même si notre cœur nous accusait, Dieu est plus grand que notre cœur » (1Jn 3,19-20).

III

Dans cette troisième partie, plus brève, venons-en à l’Esprit Saint comme Personne. Il suffit de relire les trois passages que nous venons de commenter. « L’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom » (14,26)… « Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui provient du Père » (15,26)… Dans le troisième passage, aussitôt après avoir dit : « c’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part », Jésus ajoute : « Tout ce qu’a le Père est à moi. Voilà pourquoi j’ai dit : C’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part » (16,14-15).

Je vous le disais au début, dans le discours après la Cène Jésus a livré le plus intime de lui-même. On comprend maintenant qu’il n’y rien là d’un exhibitionnisme, comme dans une émission de télé réalité ! L’intime de Jésus, c’est sa relation au Père en union étroite à l’Esprit Saint. Dans le Symbole de Nicée-Constantinople, nous confessons l’Esprit qui, « avec le Père et le Fils, reçoit même adoration et même gloire. » C’est une formulation traditionnelle de ce mystère personnel en Dieu, mystère que nous appelons « trinitaire », parce que, tout en distinguant pour chacune des personnes une action spécifique, nous affirmons en même temps entre les Trois (« mes Trois », disait Elisabeth de la Trinité) une même nature divine. Ces termes, formés au cours des débats des premiers siècles chrétiens, n’existent pas dans la langue des évangiles. Mais, vous le voyez, leur réalité, elle, y est.

« Tout ce qu’a le Père est à moi… » : Quelle intimité entre le Père, le Fils, l’Esprit ! « Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père… » : Quelle synergie dans leur opération à notre égard ! « C’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part » : Quelle réciprocité et quelle confiance mutuelle dans la mission respective du Fils et de l’Esprit ! C’est pourquoi, il n’est pas possible de parler de l’un sans parler de l’autre. Le diamant dur de la Trinité est ce qui fait l’originalité absolue du christianisme. Nous devons y tenir, non seulement pour être rendus capables de dialoguer avec nos amis juifs ou musulmans, mais parce que c’est le plus vif de notre foi et de notre pratique de l’amour vrai qui est en jeu. La source elle-même de tout dialogue ne se trouve-t-elle pas dans cet échange infini entre la Personne du Père et la Personne du Fils, la Personne de l’Esprit procédant du Père et glorifiant le Fils ?

J’ai fait allusion à Elisabeth de la Trinité (1880-1906). Cette sainte carmélite dijonnaise a surtout tiré sa « doctrine » des écrits de St Paul. Mais elle aimait à revenir sur un autre verset de St Jean, dans ce même discours après la Cène, où, quoique l’Esprit Saint ne soit pas expressément nommé, sa présence est incluse dans le « nous » employé par Jésus :

« Si quelqu’un m’aime,
il gardera ma parole,
et mon père l’aimera,
et nous viendrons à lui,
et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14,23)

Cet amour qui donne de garder la parole de Jésus et d’en vivre n’est autre que l’Esprit en personne. Il est, du côté humain si l’on peut dire, la condition pour que la Trinité fasse en nous sa demeure. Ce que St Paul dit à sa façon, en affirmant : « Le Temple de Dieu, c’est vous ! » (1Co 3,16).

+Olivier de Berranger,
Evêque de Saint-Denis-en-France